Les dangers cachés des extensions de cils aux UV
Le "business" derrière l’innovation dans le domaine des cils
L’industrie des extensions de cils a connu une croissance fulgurante au cours des deux dernières décennies, en grande partie alimentée par les fabricants chinois. La Chine demeure le plus grand fournisseur mondial de produits pour les extensions de cils, des adhésifs, et désormais, de plus en plus, des systèmes de polymérisation LED/UV. À mesure que le marché s’est développé, les véritables innovations se sont raréfiées. En revanche, de nombreux fournisseurs mettent en avant des technologies nouvelles, souvent inutiles, afin d’attirer les prothésistes avec des slogans comme « soyez la première dans votre pays à proposer cette nouvelle méthode ». Mais il est essentiel de se rappeler qu’une nouveauté n’est pas forcément synonyme de sécurité.
Les fabricants misent souvent davantage sur le marketing tape-à-l’œil que sur la substance, séduisant celles et ceux qui cherchent à se démarquer sur un marché saturé. Ces stratégies ne s’appuient que rarement sur des tests indépendants ou des validations réglementaires. De nombreux professionnels des cils deviennent ainsi, sans le savoir, des utilisateurs précoces de dispositifs ou produits présentant des risques pour la santé, surtout lorsque les données de sécurité sont absentes ou volontairement floues.
Failles réglementaires : lois sur la production vs. lois sur la consommation
Comprendre le cadre réglementaire chinois est essentiel. Les lois sur la production régissent ce qui peut être fabriqué en Chine, tandis que les lois sur la consommation encadrent ce qui peut être vendu au public chinois. En Chine, les lois de production sont relativement souples, permettant la fabrication de biens, y compris de cosmétiques contenant des ingrédients interdits ou d’appareils électroniques dépourvus de certifications de sécurité occidentales, tant qu’ils sont destinés à l’exportation. Ainsi, les usines chinoises peuvent légalement produire :
- Des cosmétiques contenant des ingrédients interdits au Canada ou dans l’Union européenne
- Des appareils électroniques sans certification CE, UL ou FCC
- Des dispositifs à usage « médical » non approuvés par Santé Canada, la FDA ou l’Union européenne
Mais ces produits ne peuvent pas nécessairement être vendus sur le marché chinois. Ils sont exportés, souvent sans obligation de respecter les normes sanitaires ou de sécurité du pays importateur, notamment dans des pays comme le Canada, où le secteur des extensions de cils n’est actuellement pas réglementé.
Cependant, « non réglementé » ne signifie pas « sans loi ». Au Canada, les lois générales de protection du consommateur s’appliquent toujours, et les prothésistes peuvent être tenues légalement responsables des dommages causés à leurs clients. Si un client est blessé par un produit ou un dispositif pour cils, même acheté légalement, la prothésiste peut être tenue responsable. Cela vaut également dans l’Union européenne et aux États-Unis, où l’utilisation d’adhésifs ou de lampes non approuvés dans un contexte cosmétique peut entraîner des plaintes professionnelles ou des exclusions d’assurance.
Risques pour la santé liés aux systèmes de cils UV/LED
Les systèmes d’extensions de cils UV/LED utilisent des lampes de polymérisation et des adhésifs spéciaux qui durcissent lorsqu’ils sont exposés à la lumière. Bien que souvent commercialisés comme « sans UV » ou « LED sécuritaire », ces dispositifs exposent tout de même les clientes à la lumière bleue et violette, généralement dans la plage des 400 à 450 nm, connue sous le nom de lumière visible à haute énergie (HEV). La littérature scientifique a à maintes reprises signalé la lumière bleue HEV comme un danger potentiel pour les yeux, notamment lorsque l’exposition est intense ou répétée.
Dégâts rétiniens et oculaires
Les études démontrent que la lumière bleue traverse la cornée et le cristallin pour atteindre la rétine, où elle peut provoquer des dommages oxydatifs et la mort cellulaire dans certaines conditions¹. Le risque dépend de la dose : l’intensité, la durée d’exposition et la distance jouent toutes un rôle. Des faisceaux lumineux puissants dirigés près des yeux, comme ceux des lampes de polymérisation LED, peuvent dépasser les seuils de sécurité en cas de mauvaise utilisation².
Dans la recherche dentaire, il a été montré que les lampes LED bleues pouvaient endommager les tissus rétiniens en conditions de laboratoire. Des expositions courtes mais répétées peuvent provoquer des effets cumulatifs³. La cornée et les paupières, bien qu’elles servent de barrière, ne bloquent pas totalement cette lumière à haute énergie. Cela suscite des inquiétudes concernant les rendez-vous répétés, où la zone oculaire de la cliente est exposée plusieurs secondes à des dizaines d’éclairs lumineux lors de chaque séance⁴.
Irritation de surface et instabilité du film lacrymal
La lumière bleue peut également altérer la surface oculaire, contribuant à la sécheresse, l’inflammation et la perturbation du film lacrymal⁵. Combinée aux adhésifs et aux vapeurs utilisés près des yeux, elle accroît le risque de blépharite allergique, de conjonctivite et de complications cornéennes, toutes documentées chez les utilisatrices d’extensions de cils⁶.
Absence de tests réglementaires et de protocoles de sécurité
Malgré ces risques, aucun dispositif de polymérisation UV ou LED n’est approuvé par la FDA, Santé Canada ou les autorités européennes pour un usage près des yeux. La plupart sont commercialisés comme des produits cosmétiques ou électroniques, échappant ainsi à la rigueur exigée des dispositifs médicaux ou ophtalmiques. De plus, les adhésifs utilisés dans ces systèmes peuvent contenir des photo-initiateurs tels que le TPO ou le BAPO, reconnus pour leur cytotoxicité et leur potentiel allergène lorsqu’ils ne sont pas complètement durcis. Ces substances ont déjà suscité des inquiétudes dans les domaines dentaire et dermatologique.
Responsabilité légale et professionnelle
Si une cliente subit un dommage, les prothésistes ne peuvent pas invoquer l’absence de réglementation comme défense. Les lois générales de responsabilité demeurent applicables. Une prothésiste peut être poursuivie ou perdre sa couverture d’assurance pour avoir utilisé des produits ou dispositifs non approuvés pour un usage périoculaire (autour de l’œil).
Privilégier la preuve à la tendance
La montée en popularité des systèmes UV/LED illustre la quête constante de rapidité et de nouveauté dans l’industrie. Mais sans données de sécurité à long terme ni validation réglementaire, ces outils introduisent des risques que les professionnels et leurs clientes ne mesurent pas toujours pleinement. En matière de santé oculaire, la prudence doit toujours primer sur la commodité.
À ce jour, aucune donnée clinique suffisante ne confirme la sécurité des lampes de polymérisation ou des adhésifs à base de photo-initiateurs utilisés près des yeux. En attendant de telles preuves, les professionnels des cils devraient éviter les systèmes UV/LED, ou, à tout le moins, les employer avec une extrême prudence et une protection adéquate.
Sources
- Cougnard-Gregoire et al. (2023). "Blue Light Exposure: Ocular Hazards and Prevention — A Narrative Review". PubMed Central.
- Miller et al. (2020). "Light-Emitting Diodes (LEDs): Implications for Safety". Health Physics, Lippincott Journals.
- Stamatacos & Harrison (2010). "The Possible Ocular Hazards of LED Dental Illumination". SurgiTel.
- Wong et al. (2022). "A Review of the Current State of Research on Artificial Blue Light Safety and the Eye, Visual Performance, and Circadian Functions". Dopavision.
- O’Malley & Feighery (2024). "Ultraviolet light and eyelash extensions". Oxford Academic.
- Masud et al. (2019). "Eyelid Cosmetic Enhancements and Their Associated Ocular Adverse Effects". PubMed Central.